Ce matin, Nicolas est patraque. Il a attrapé une insolation. En attendant qu’on vienne me chercher, nous découvrons avec délice l’une des passions télévisuelles ivoiriennes : les télénovelas sud-américaines !
Nous tombons donc sur la série Amour parfait, une télénovela brésilienne, aussi kitsch que dramatique… tout ce que j’aime… et dont voici le pitch : « En 1934, Marê, diplômée en commerce, retourne à San Jacinto pour reprendre l’hôtel familial. Son père Leonel la force à épouser Gaspar, un homme malveillant qui menace de révéler sa relation avec Orlando, un médecin noir. Gilda, la belle-mère ambitieuse de Marê, complote avec Gaspar pour assassiner Leonel et faire accuser Marê afin de s’emparer de l’héritage familial. Marê, enceinte, est emprisonnée et son enfant lui est retiré. Après huit ans, libérée, la jeune femme revient à São Jacinto pour se venger de Gilda, récupérer son héritage et retrouver son fils, avec l’aide de Júlio, son ami d’enfance amoureux d’elle. »
L’enfant, qui s’appelle Marcelino, vit désormais avec des moines dans une félicité entière. C’est très intense et dramatique… Et nous réalisons en zappant que chaque chaîne propose pléthore de séries dans ce style! En Asie aussi, les télénovelas sud-américaines étaient très populaires et je me demande pourquoi marchent-elles sur trois continents mais ne sont pas connues en Europe.
En me rendant à la réception de mon hôte, je réalise alors que la réceptionniste aussi est fan de cette série et suit avec intensité les aventures de Marcelino.
Bref, une fois cet interlude télévisuel passé, je rejoins l’équipe du camp. Il est temps de redevenir sérieux (ou pas). Une fois sur le terrain, il se met à pleuvoir.
Sous la pluie, les équipes de filles s’affrontent. Quelques gouttes d’eau ne semblent pas les émouvoir et elles se démènent avec panache, sous les encouragements de centaines d’enfants qui suivent leurs matchs avec enthousiasme.
Je donne ensuite mon atelier. Nous improvisons un petit spectacle pour les participant-e-s du club de dessin et les filles s’en sortent à merveille, ce qui est assez admirable après seulement deux après-midis de pratique.
Puis, une fois la journée terminée, je retrouve Nicolas qui se remet gentiment de ses émotions.
Deuxième jour du camp. Alors que Myriam donne son atelier de dessin, je débute la journée en donnant mon atelier d’improvisation théâtrale avec mon petit groupe.
Les filles sont incroyablement talentueuses. Je découvre des personnalités imaginatives, créatives et drôles. De futures actrices en devenir. Aliyah, Imani, Mamco, Lima, Leyla, Madouce, Fatima, Sarah, Faozia, Mevo – toutes ont de sublimes prénoms mais toutes ont également des talents bien à elles et je fais connaissance avec ce petit groupe unique.
Le challenge est de taille : nous avons seulement 4 jours pour monter un petit spectacle, alors que nous répétons dans des conditions rudimentaires. Si j’avais la chance de pouvoir leur donner des cours annuels, elles seraient des rock-stars, pour sûr.
Bref, elles sont super et je passe un magnifique moment !
A midi, nous mangeons du foutou, une purée dense et élastique à base de banane plantain et de manioc pilé que nous mangeons avec de la sauce arachide. C’est un délice et je me dis immédiatement que je dois trouver un livre de recettes à ramener dans mes bagages.
L’après-midi, les matchs de foot des adolescents s’enchaînent. Les garçons se donnent à fond et nous les voyons sauter, bondir et courir après le ballon avec autant d’énergie que des joueurs professionnels.
Puis, vers 17h, on range et on file se doucher. A nouveau, la journée a été riche en sueur et en poussière.
Le soir venu, nous passons une soirée tranquille sous la palmeraie.
Nous commençons la journée sous les palmiers, pour y prendre notre petit-déjeuner : une omelette aux herbes délicieuse et assaisonnée à la perfection, comme tout ce que nous avons mangé jusque là! Au-dessus de nous, des oiseaux colorés nichent. L’air est déjà lourd. Je sens qu’on va suer…
Une fois prêts, nous rejoignons l’équipe du camp. Ils sont tous rassemblés sur un immense terrain de football faisant face à des salles de classe, coiffées de toits en tôle. Deux tentes ont été installées sous les côtés. Un bosquet d’arbres sur la gauche offre un peu de fraîcheur. Il y a encore et toujours des margouillats qui se baladent pour mon plus grand bonheur !
Dès notre arrivée, nous sommes assaillis par trois cents enfants qui attendent, les yeux brillants, que les activités commencent. Cette semaine, c’est tout un programme qui va leur être offert : tournois de football masculin et féminin, courses d’athlétisme, battles de danse, mais aussi ateliers créatifs, comme le dessin, un atelier d’écriture ou l’improvisation théâtrale que j’animerai. Les moniteurs sont au taquet, prêts à accompagner les enfants durant ces six jours.
Ce camp est gratuit, et il draine toute la jeunesse du quartier, sans distinction — garçons et filles. Des gamins se pressent autour de nous, certains sont hauts comme trois pommes, d’autres sont de magnifiques ados aux immenses jambes. Depuis nos débuts en 2020, l’engouement ne cesse de croître. Chaque année, nous sommes dépassés par l’enthousiasme, un défi que nous relevons avec les moyens du bord, car notre équipe et nos ressources ne sont pas extensibles. Mais c’est difficile de repousser des enfants dont le camp est la seule activité spéciale de tout l’été. On fait donc comme on peut et on essaie d’accepter tout le monde, même si c’est compliqué…
Parmi nos coachs, en plus des frères Koné, certains sont d’anciens participants qui ont commencé à venir au camp lorsque nous l’avons créé il y a six ans, et qui font désormais partie de nos encadrants, ce qui rend le tout encore plus sympa et vraiment familial.
Une fois les équipes formées, nous distribuons maillots et chaussures aux enfants (des claquettes transparentes en plastique qui me rappellent mes vacances lorsque j’étais petite). La plupart ont l’habitude de se déplacer ou même de jouer pieds nus — ce qui me sidère… comment font-ils pour ne pas se casser les orteils ou se brûler la peau sur le bitume tout chaud ?
Puis, vers onze heures, lorsque tout le monde est équipé, les premiers matchs de foot junior commencent. L’ambiance devient électrique. Ils choisissent des noms d’équipes rigolos : le FC Genève, par exemple, fait face au club de Nyon ! Autour du terrain, la foule vibre. Un présentateur, micro à la main, commente chaque action avec humour et dans un débit hyper rapide, tandis qu’une musique rythmée transforme le stade en une scène de fête. Il y a de l’ambiance !
En parallèle, je crée une équipe pour m’aider à nettoyer les abords du terrain. Ici, la gestion des ordures est très différente de la Suisse ; il n’y a pas de poubelles — et, si la plupart des objets sont réutilisés, pour les déchets tels que le plastique, il est normal de les jeter par terre. Mais dès que je commence à ramasser, les enfants m’imitent spontanément, ce qui est une bonne chose. Nous voulons rendre un terrain impeccable à M. Silué.
À midi, trois-cents repas sont distribués. Notre équipe de cuisinières a préparé, dans des conditions rudimentaires, du riz gras, un plat traditionnel ivoirien, à base de riz, de viande, de concentré de tomates et de petits légumes. C’est délicieux et bien épicé. C’est une sacrée prouesse de faire à manger pour autant, dans une cuisine extérieure et que tout soit si bon. L’eau est servie dans des sachets, qu’on perce… C’est la première fois que je vois cela.
Les enfants mangent, assis sur des murets… puis, les activités peuvent reprendre.
L’après-midi, la chaleur devient torride. Je m’installe dans l’une des salles de classe pour mon cours d’improvisation théâtrale. Une trentaine de jeunes filles s’y pressent, certaines si timides qu’elles osent à peine parler. Le choix est cornélien : nous ne pouvons en garder qu’une quinzaine pour que ce soit qualitatif. Les autres rejoindront Myriam, mon amie artiste peintre, pour le dessin. Bientôt, la chaleur devient étouffante sous le toit de tôle. Dans les rires et la sueur, nous prenons la décision de sortir. L’atelier se poursuit dehors, jusqu’à ce que la lumière commence à baisser vers 18 h. La douche du soir n’a jamais eu une telle saveur.
Le soir, nous nous dirigeons vers un maquis atypique : une place à ciel ouvert surmontée de poteaux sans toit, où nous dégustons un poisson braisé incroyable. Les poissons braisés et grillés sont des plats emblématiques de la Côte d’Ivoire. Servi avec l’attiéké (une semoule de manioc granuleuse qu’on mange avec les doigts et dont je suis folle), une sauce oignon-tomate accompagnée de piment et des allokos (des bananes plantains sautées), c’est un délice absolu. La cuisine ivoirienne mériterait d’être davantage connue tant elle est savoureuse.
Les maquis ont toujours la même configuration : des tables et des chaises en plastique, situées en extérieur, à côté de grands grills géants où sont préparés poissons, poulets, alloco et autres mets… et les boissons sont placées dans des espaces à part, souvent fermés ou grillagés. Des petits robinets ou des seaux d’eau sont positionnés à certains endroits pour se laver les mains, puisqu’on mange avec les doigts. Ça ne paie pas de mine et pourtant, ce sont des lieux incroyables !
Sous les tables, des chats que je glisserais bien dans mes valises slaloment et attrapent les arêtes des poissons.
Toute l’équipe de Yélé d’Adzopé est réunie. Sous la voûte étoilée, nous faisons connaissance (et ils découvrent avec effroi ma propension à poser des questions alors qu’ils sont plutôt calmes et taiseux). Mais nous rions beaucoup et sommes heureux de la semaine à venir.
Le dimanche, nous nous réveillons sous le bruit des oiseaux. De la musique résonne au-dehors. Nous jetons un œil à la fenêtre. Les gens, vêtus d’habits colorés, se rendent à l’église. Nous entendons le sermon du prêtre retentir dans toute la rue entre deux salves chantantes lancées à plein régime.
Puis, après le petit-déjeuner, nous rejoignons nos amis. Le camp commencera demain et toute l’équipe s’active pour que tout soit prêt : préparation du terrain, installation de la sono, aménagement du matériel… rien n’est laissé au hasard.
Nous en profitons également pour rencontrer le directeur de l’école, M.Silué, qui nous met ses locaux à disposition avec générosité. Des photos sont prises sous le drapeau qui flotte.
Quelques enfants curieux viennent déjà voir ce qu’il se passe. Ils sont impatients.
Adzopé est une grande ville abritant environ 150 000 habitants, dont la moitié ont moins de 18 ans, selon les statistiques. C’est le chef-lieu de la région de La Mé, réputée pour son commerce du bois. Pourtant, même si la localité est étendue, peu d’infrastructures sont dédiées à la jeunesse. À Adzopé, il n’existe en effet ni piscine, ni bibliothèque, ni cinéma, ni salle de sport, ni terrain de jeux, ni espace extérieur ou intérieur qui permettent aux enfants de se dépenser, de s’amuser, de lire, de bricoler ou encore de pratiquer un quelconque loisir. Les vacances sont longues et le camp est donc devenu quelque chose que les enfants du quartier attendent avec impatience.
Une fois le terrain prêt, nous faisons le tour de la ville d’Adzopé. C’est grand, étalé. Mais les bâtisses d’un étage nous donnent l’impression que c’est plus petit. On traverse des quartiers colorés et vivants ainsi que des zones rurales. Le vert de la végétation contraste avec la teinte de la terre : cet ocre incroyable qui me fascine. Des margouillats — d’espèces de gros lézards bruns et orange, de tailles diverses — se baladent partout… Ils sont si drôles avec leurs doigts étranges et leur démarche sautillante.
La ville résonne de musique. Tout le temps. Partout. Et d’odeurs de nourriture. Sur les bords des routes sont alignés des dizaines de petits commerces : coiffeurs, tailleurs, épiciers, menuisiers… c’est joli et varié.
Pour le repas de midi, nous dégustons du placali, une sorte de purée de manioc élastique, accompagnée de sauce gombo. C’est incroyablement parfumé. On se régale.
Le soir venu, nous organisons la traditionnelle soirée cinéma Yélé. Chaque année, en effet, les enfants se retrouvent dans la cour extérieure familiale, où un projecteur propulse un film sur le mur. Finale du Mondial oblige, ce sera soirée Espagne-Argentine. Les petits sont surexcités, alignés sur des nattes. Les adolescents sont adossés au muret. Tous hurlent dans une ambiance festive. Les femmes de la maison ont préparé des popcorns tous chauds. Nous mangeons du pain brochette : de la viande grillée dans une baguette ivoirienne, qui est légère et aérienne. Puis, vers 23 heures, tout le monde part se coucher.
Depuis 2020, je m’investis aux côtés d’une association qui transforme le quotidien des enfants d’Adzopé, en Côte d’Ivoire. Dans ce cadre-là, avec notre équipe sur place, nous organisons des camps de vacances, diverses activités extrascolaires et mettons à disposition des bourses scolaires pour celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Cette association, qui s’appelle Yélé d’Adzopé, a été fondée par deux de mes amis les plus chers : Tidiane et Myriam. Originaires de Côte d’Ivoire et plus spécifiquement d’Adzopé et vivant en Suisse, ils ont lancé Yélé d’Adzopé avec peu de moyens et m’ont proposé de les rejoindre pour les aider. Six ans plus tard, ce sont plus de trois cents enfants qui participent à nos camps chaque été et plusieurs jeunes qui poursuivent leurs études grâce au parrainage.
Cet été, ils nous embarquent donc avec eux dans leur famille et leur ville d’origine. L’occasion unique pour moi de voir concrètement l’impact de notre travail et de rencontrer celles et ceux qui, depuis le début, rendent cette aventure possible !
Samedi 18 juillet, nous arrivons donc en fin d’après-midi sur la terre ocre et verdoyante de Côte d’Ivoire et rejoignons nos amis qui sont venus nous chercher à l’aéroport. L’air est saturé d’odeurs agréables. Il fait humide et chaud. Mon corps se détend, se rappelant ce que j’aimais dans la météo de Hong Kong. Nous chargeons nos valises, prêts à se mettre en route.
Adzopé est une ville qui se trouve à 100 kilomètres d’Abidjan. Si le trajet peut se faire en deux heures, en ce samedi soir, les routes sont surchargées. Nous traversons des marchés, des banlieues, des quartiers animés. Des gens slaloment entre les voitures vendant toutes sortes d’objets : des fruits, des mouchoirs, des oreillers, des chips de bananes plantain, etc. Un jeune homme fait des pompes au milieu du périphérique. Nicolas et moi observons cette foule bigarrée avec attention.
Puis, la ville s’éloigne et nous pénétrons dans la végétation. La Côte d’Ivoire est en effet recouverte d’environ 3 millions d’hectares de forêts. C’est donc extrêmement vert. Mais la nuit tombe, comme un rideau, et peu à peu, nous ne voyons plus rien. On devine juste les arbres qui s’étendent à perte de vue.
Quand nous arrivons devant la cour familiale, il est déjà 22 heures. J’avais appris à dire « Bonjour » en dioula, prête à faire ma maligne… mais en ouvrant la portière, une émotion soudaine s’empare de moi. Une foule d’enfants est là pour nous accueillir, chantant « Bienvenue ! ». Tout se bloque dans ma gorge. Je ne trouve plus mes mots. Je traverse la multitude de petites mains qui m’attrapent et, enfin, je vois les visages connus des membres de notre association. Les sourires que j’ai observés des millions de fois prennent vie. Nous saluons tout le monde dans un tourbillon de bonne humeur, puis je rencontre les mamans, les tantes, les cousins, les filles et les fils, tous ceux dont j’entends parler et avec qui j’échange depuis si longtemps. Les cœurs palpitent.
Il est 23 h, une heure du matin chez nous. On nous emmène alors manger du poulet braisé incroyablement bon sur fond de match France-Angleterre dans un petit maquis, un restaurant à ciel ouvert où sont alignées des tables en pastique, aux côtés de quatre étals qui font flamber du poisson et de la viande sur de grands grills. L’odeur est entêtante et délicieuse. Je regarde mon amie Myriam. La retrouver là, sous les étoiles ivoiriennes, c’est irréel et magique.
Puis, nous rejoignons notre lit. Nous sommes épuisés, mais ravis.
Vivement demain!
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