Nous commençons la journée sous les palmiers, pour y prendre notre petit-déjeuner : une omelette aux herbes délicieuse et assaisonnée à la perfection, comme tout ce que nous avons mangé jusque là! Au-dessus de nous, des oiseaux colorés nichent. L’air est déjà lourd. Je sens qu’on va suer…
Une fois prêts, nous rejoignons l’équipe du camp. Ils sont tous rassemblés sur un immense terrain de football faisant face à des salles de classe, coiffées de toits en tôle. Deux tentes ont été installées sous les côtés. Un bosquet d’arbres sur la gauche offre un peu de fraîcheur. Il y a encore et toujours des margouillats qui se baladent pour mon plus grand bonheur !
Dès notre arrivée, nous sommes assaillis par trois cents enfants qui attendent, les yeux brillants, que les activités commencent. Cette semaine, c’est tout un programme qui va leur être offert : tournois de football masculin et féminin, courses d’athlétisme, battles de danse, mais aussi ateliers créatifs, comme le dessin, un atelier d’écriture ou l’improvisation théâtrale que j’animerai. Les moniteurs sont au taquet, prêts à accompagner les enfants durant ces six jours.
Ce camp est gratuit, et il draine toute la jeunesse du quartier, sans distinction — garçons et filles. Des gamins se pressent autour de nous, certains sont hauts comme trois pommes, d’autres sont de magnifiques ados aux immenses jambes. Depuis nos débuts en 2020, l’engouement ne cesse de croître. Chaque année, nous sommes dépassés par l’enthousiasme, un défi que nous relevons avec les moyens du bord, car notre équipe et nos ressources ne sont pas extensibles. Mais c’est difficile de repousser des enfants dont le camp est la seule activité spéciale de tout l’été. On fait donc comme on peut et on essaie d’accepter tout le monde, même si c’est compliqué…
Parmi nos coachs, en plus des frères Koné, certains sont d’anciens participants qui ont commencé à venir au camp lorsque nous l’avons créé il y a six ans, et qui font désormais partie de nos encadrants, ce qui rend le tout encore plus sympa et vraiment familial.
Une fois les équipes formées, nous distribuons maillots et chaussures aux enfants (des claquettes transparentes en plastique qui me rappellent mes vacances lorsque j’étais petite). La plupart ont l’habitude de se déplacer ou même de jouer pieds nus — ce qui me sidère… comment font-ils pour ne pas se casser les orteils ou se brûler la peau sur le bitume tout chaud ?
Puis, vers onze heures, lorsque tout le monde est équipé, les premiers matchs de foot junior commencent. L’ambiance devient électrique. Ils choisissent des noms d’équipes rigolos : le FC Genève, par exemple, fait face au club de Nyon ! Autour du terrain, la foule vibre. Un présentateur, micro à la main, commente chaque action avec humour et dans un débit hyper rapide, tandis qu’une musique rythmée transforme le stade en une scène de fête. Il y a de l’ambiance !
En parallèle, je crée une équipe pour m’aider à nettoyer les abords du terrain. Ici, la gestion des ordures est très différente de la Suisse ; il n’y a pas de poubelles — et, si la plupart des objets sont réutilisés, pour les déchets tels que le plastique, il est normal de les jeter par terre. Mais dès que je commence à ramasser, les enfants m’imitent spontanément, ce qui est une bonne chose. Nous voulons rendre un terrain impeccable à M. Silué.
À midi, trois-cents repas sont distribués. Notre équipe de cuisinières a préparé, dans des conditions rudimentaires, du riz gras, un plat traditionnel ivoirien, à base de riz, de viande, de concentré de tomates et de petits légumes. C’est délicieux et bien épicé. C’est une sacrée prouesse de faire à manger pour autant, dans une cuisine extérieure et que tout soit si bon. L’eau est servie dans des sachets, qu’on perce… C’est la première fois que je vois cela.
Les enfants mangent, assis sur des murets… puis, les activités peuvent reprendre.
L’après-midi, la chaleur devient torride. Je m’installe dans l’une des salles de classe pour mon cours d’improvisation théâtrale. Une trentaine de jeunes filles s’y pressent, certaines si timides qu’elles osent à peine parler. Le choix est cornélien : nous ne pouvons en garder qu’une quinzaine pour que ce soit qualitatif. Les autres rejoindront Myriam, mon amie artiste peintre, pour le dessin. Bientôt, la chaleur devient étouffante sous le toit de tôle. Dans les rires et la sueur, nous prenons la décision de sortir. L’atelier se poursuit dehors, jusqu’à ce que la lumière commence à baisser vers 18 h. La douche du soir n’a jamais eu une telle saveur.
Le soir, nous nous dirigeons vers un maquis atypique : une place à ciel ouvert surmontée de poteaux sans toit, où nous dégustons un poisson braisé incroyable. Les poissons braisés et grillés sont des plats emblématiques de la Côte d’Ivoire. Servi avec l’attiéké (une semoule de manioc granuleuse qu’on mange avec les doigts et dont je suis folle), une sauce oignon-tomate accompagnée de piment et des allokos (des bananes plantains sautées), c’est un délice absolu. La cuisine ivoirienne mériterait d’être davantage connue tant elle est savoureuse.
Les maquis ont toujours la même configuration : des tables et des chaises en plastique, situées en extérieur, à côté de grands grills géants où sont préparés poissons, poulets, alloco et autres mets… et les boissons sont placées dans des espaces à part, souvent fermés ou grillagés. Des petits robinets ou des seaux d’eau sont positionnés à certains endroits pour se laver les mains, puisqu’on mange avec les doigts. Ça ne paie pas de mine et pourtant, ce sont des lieux incroyables !
Sous les tables, des chats que je glisserais bien dans mes valises slaloment et attrapent les arêtes des poissons.
Toute l’équipe de Yélé d’Adzopé est réunie. Sous la voûte étoilée, nous faisons connaissance (et ils découvrent avec effroi ma propension à poser des questions alors qu’ils sont plutôt calmes et taiseux). Mais nous rions beaucoup et sommes heureux de la semaine à venir.


